1913 : la « Word-Cross » d'Arthur Wynne
Tout commence le dimanche 21 décembre 1913. Arthur Wynne, journaliste né à Liverpool et installé aux États-Unis, s'occupe de la page de jeux du supplément dominical du New York World. Pour ce numéro de fin d'année, il imagine une nouvelle énigme : une grille en forme de losange, dans laquelle des mots trouvés à partir de définitions se croisent horizontalement et verticalement. Il l'intitule « Word-Cross ».
Cette première grille n'a pas encore l'allure qu'on lui connaît aujourd'hui, avec son carré ponctué de cases noires. Le principe, en revanche, est déjà là : chaque lettre sert à deux mots à la fois. Le jeu plaît et revient dans les numéros suivants. Peu après, son nom s'inverse pour devenir « Cross-Word », d'où vient le mot anglais « crossword ».
Les années 1920 : la folie des mots croisés
Pendant une dizaine d'années, le jeu se diffuse sans bruit. Tout change en 1924, lorsque deux jeunes éditeurs new-yorkais, Richard Simon et Max Schuster, publient le tout premier recueil de mots croisés. Le livre, vendu avec un crayon, rencontre un succès considérable et lance au passage la maison d'édition Simon & Schuster.
S'ensuit une véritable mode. Au milieu des années 1920, les mots croisés gagnent les journaux de tout le pays, et une partie de la presse s'agace de cette nouvelle passion, qu'elle juge futile et promise à disparaître vite. Le New York Times, longtemps réticent, ne publiera d'ailleurs sa propre grille qu'en 1942. La prétendue lubie, elle, ne s'est jamais démodée.

L'arrivée en France
Le jeu traverse l'Atlantique au milieu des années 1920. Les premières grilles apparaissent dans la presse française, qui adopte rapidement ce nouveau passe-temps. Le nom suit : on parle de « mots croisés », traduction directe de l'anglais.
Très vite, les auteurs français développent un style propre. Là où la grille américaine privilégie la symétrie et refuse les mots de moins de trois lettres, la grille française accepte des mots très courts et compte souvent peu de cases noires. Surtout, elle fait de la définition un exercice d'esprit : calembours, sous-entendus, détournements d'expressions. Une définition comme « Il a un lit mais ne dort jamais (6) » pour FLEUVE illustre bien ce goût du double sens. Résoudre une grille devient autant une affaire d'humour que de vocabulaire.
Ailleurs, le jeu suit d'autres chemins. Au Royaume-Uni, par exemple, se développent les grilles dites « cryptiques », où chaque définition est une petite énigme mêlant un sens et une manipulation de lettres, comme une anagramme ou un mot caché. Chaque pays a ainsi façonné le jeu à son image, mais l'idée d'Arthur Wynne est restée intacte : des mots qui se croisent et s'aident les uns les autres.
Cruciverbiste ou verbicruciste ?
Deux mots savants, construits sur les mêmes racines latines, crux, crucis (la croix) et verbum (le mot), désignent les deux côtés de la grille :
- Le cruciverbiste est celui qui résout les grilles : l'amateur, le joueur, vous peut-être.
- Le verbicruciste est celui qui les compose : il choisit les mots, construit la grille et rédige les définitions.
Pour ne plus les confondre, retenez que le verbicruciste part des mots (verbi-) pour bâtir la croix de la grille, tandis que le cruciverbiste part de la grille (cruci-) pour retrouver les mots.
Astuce. Le mot « cruciverbiste » est de loin le plus connu des deux. Si vous voulez briller lors de votre prochaine partie, retenez simplement : verbicruciste, c'est l'auteur.
Les grands noms des mots croisés français
La France a vu naître des générations d'auteurs dont les grilles et les définitions ont marqué les amateurs. Parmi les plus connus :
- Tristan Bernard, écrivain et humoriste, souvent cité parmi les pionniers du genre en France. Son goût du bon mot se prêtait parfaitement à l'art de la définition.
- Max Favalelli, verbicruciste prolifique, également connu du grand public pour sa participation à l'émission télévisée « Des chiffres et des lettres ».
- Robert Scipion, dont les grilles sont restées célèbres pour leur difficulté et leurs définitions particulièrement retorses.
- Georges Perec, membre de l'Oulipo et auteur de « La Disparition », roman écrit sans la lettre E, qui a composé des grilles pour la presse et réfléchi en écrivain au travail du verbicruciste.
- Michel Laclos, auteur de nombreuses grilles et de recueils, qui a lui aussi contribué à faire des mots croisés un jeu littéraire à part entière.
Tous partagent une même idée : une bonne définition ne se contente pas de décrire un mot, elle le fait deviner, en surprenant le lecteur juste assez pour qu'il éprouve du plaisir à trouver.
Des journaux aux écrans
Pendant des décennies, la grille du journal a été un rituel : on la remplissait au café, dans les transports, le soir avant de dormir. Les recueils vendus en kiosque ont pris le relais pour les plus passionnés.
Aujourd'hui, les mots croisés vivent aussi sur les écrans. Le principe n'a pas changé depuis 1913, mais le jeu en ligne permet de jouer n'importe où et de retrouver une nouvelle grille chaque jour. Vous pouvez par exemple résoudre gratuitement notre grille du jour, explorer des grilles consacrées à l'histoire ou préférer le papier avec nos grilles à imprimer. Et si la frontière entre les différents jeux de lettres vous semble floue, notre article sur la différence entre mots croisés et mots fléchés fait le point.
Bientôt sur iPhone et Android, l'app Mots Croisés, gratuite et sans publicité, prolongera ce rituel avec une grille du jour et une « Mini » de 5 mots à résoudre en quelques minutes, sorte de version de poche du rendez-vous quotidien qu'offrait autrefois le journal. Pour vous lancer dans de bonnes conditions, nos astuces de cruciverbiste reprennent les réflexes des joueurs expérimentés.
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